Santé mentale et médecine Maya
Par les membres de l'association La Root des Peuples,
Anne-Sophie Gosselin aidée par Guillaume Blivet, Elodie Mahé et
Stephen Seznec.
Le premier objectif de ce rapport est sans doute de sensibiliser les lecteurs aux problèmes de santé mentale dans le monde mais aussi et surtout au Guatemala. Le second est simplement de parler d'une réalité que l'expérience d'un voyage au Guatemala nous a fait découvrir. Enfin, le troisième, conforme aux idées de notre association, est de faire connaître un peu mieux la culture indigène Maya. Sans grandes prétentions, ce rapport est donc le fruit de quelques lectures, discussions et observations sur le sujet de la santé mentale. Cela n'aurait pu être réalisé sans les explications patientes des membres de l'association Medicos Descalzos où nous avons été accueillis au Guatemala.
SOMMAIRE
Qu'est-ce que la santé
mentale ?
Qu'est-ce qui influence la santé mentale d'une personne
?
Et que se passe-t-il aujourd'hui dans le monde ?
La santé mentale au Guatemala
Notre séjour : se rendre compte de la réalité
1. Vie quotidienne et pauvreté dans le Quiché
2. La situation sanitaire et les recours aux possibilités de la médecine
occidentale dans le Quiché.
3. Les Ajqij'ab, ou thérapeutes traditionnels des problèmes de
santé mentale dans la culture Maya
4. Entre psychothérapie occidentale et traitement traditionnel Maya de
la maladie mentale
Culture Maya Quiché menacée
Références et documents qui ont servi à l'élaboration de ce compte-rendu
Annexe
: Apprentissage de la connaissance chez les Mayas Kiché
Qu'est-ce que la santé mentale ?
Une bonne santé mentale, c'est se sentir bien avec soi-même et avec les autres. C'est se connaître et s'accepter avec ses défauts et ses qualités. C'est aussi développer ses capacités et les utiliser à bon escient pour satisfaire ses intérêts et ses besoins. C'est s'accepter tel que l'on est, pouvoir aider et recevoir l'aide des autres.
D'un point de vue clinique, une bonne santé mentale est caractérisée par l'absence de maladies mentales. L'homme a toujours pris en considération ces maladies mais le développement de traitements médicaux en Occident ne date que du milieu du 18ème siècle où de nouvelles thérapies ont commencé à voir le jour.
Qu'est-ce qui influence la santé
mentale d'une personne ?
Tout d'abord, commençons par souligner que l'on ne peut pas dissocier
la santé mentale de la santé physique. L'une et l'autre sont en
interaction constante.
Les personnes sont formées de 3 composantes : physique, sociale et psychique.
Tous ces éléments sont en relation entre eux et influencent la
santé mentale.
- Pour satisfaire nos besoins physiques, nous devons nous nourrir sainement,
avoir de bonnes conditions d'hygiène et avoir accès à des
services de santé adéquat, des services d'éducation et
de récréation.
- Pour satisfaire nos besoins sociaux, il nous faut une famille, une école,
une communauté et des groupes d'amis.
- Pour satisfaire nos besoins psychiques, il nous faut tout ce que nous venons
d'énumérer dans un environnement positif et respectueux qui stimule
notre développement.
Et que se passe-t-il aujourd'hui dans le monde ?
Selon les estimations publiées en octobre 2001 par l'Organisation Mondiale
de la Santé (OMS), 450 millions de personnes dans le monde entier souffrent
au moins une fois dans leur vie d'un problème de santé mentale
qui nécessite un traitement médical. Pourtant, cela ne veut pas
dire que les personnes touchées soient disposées à recevoir
ce traitement, et de fait, beaucoup d'entre elles pour différentes raisons
ne font pas appel à un professionnel.
Dans l'ensemble, on estime qu'un pourcentage assez important de la population
souffre de dépressions graves ou modérées, d'anxiété
ou d'autres types de malaises d'ordre émotionnel. A cela il faudrait
ajouter l'alcoolisme qui, dans de nombreux pays, va malheureusement en augmentant,
et la toxicomanie ainsi que les dommages sur la santé mentale causés
par la pauvreté permanente, le chômage ou la discrimination sociale
et raciale.
Au Guatemala, la santé mentale de la population, et particulièrement des enfants et des jeunes, est endommagée par de nombreux facteurs. Voici une liste des principaux :
- Le conflit armé qui a duré plus de 30 ans a causé des dommages à la vie des personnes et des communautés. On estime à 200 000 le nombre des personnes qui ont "disparu" ou fait l'objet d'exécutions extra-judiciaires pendant la guerre civile, avant que les militaires et l'opposition armée n'acceptent officiellement les Accords de Paix négociés en 1996 sous l'égide des Nations Unies.
- Après la guerre, malgré les espoirs, il n'y a pas eu de changements
significatifs concernant la qualité de vie de la population. Aujourd'hui,
l'incapacité de l'État à assurer réparation et mettre
en place des programmes d'assistance psychologique aux victimes, notamment aux
femmes indigènes victimes de viols et d'autres agressions sexuelles perpétrés
par des membres de l'armée et des patrouilles civiles au cours du conflit,
a plongé bien des gens dans ce que l'on a appelé un "traumatisme
national". La corruption généralisée et l'aggravation
de la tension lors de la campagne pour les élections qui se déroulent
en 2003 donnent lieu à de nouvelles atteintes aux droits humains.
- Les discriminations ethnique, économique, sociale, culturelle et linguistique,
et le machisme limitent les possibilités au sein d'une société
inégalitaire.
- Le déracinement des populations (migrants internes et réfugiés) a des conséquences néfastes sur de nombreux plans : familial, social, culturel, sanitaire
- La pauvreté structurale empêche le développement individuel et collectif.
- La consommation d'alcool et de drogues est un problème majeur et notamment chez les jeunes et les plus pauvres.
- L'extension des modèles de violence à la vie quotidienne, familiale, groupale et communautaire engendre des schémas de reproduction d'un climat de terreur. La violence sous toutes ses formes, et la délinquance font partie des plus grands ennemis de la société Guatémaltèque.
Notre séjour : se rendre compte de la réalité
1. Vie quotidienne et pauvreté dans le Quiché
Le Quiché est une zone rurale montagneuse située au nord de Guatemala City. Ce département a la particularité d'être composé d'une population quasiment 100% indigène. Les Mayas Quiché représentent une des minorités ethniques les plus importantes de la région. Ils sont particulièrement touchés par la pauvreté, l'alcoolisme et le mal de vivre.
· Situation de pauvreté
La malnutrition (alimentation peu variée et pauvre, sous-alimentation et parfois même, dénutrition) touche en particulier les enfants mais aussi les adultes et surtout dans les montagnes et les zones rurales isolées. Comme dans de nombreux pays en voie de développement, la malnutrition et la faim continuent d'être aujourd'hui au Guatemala, une des 10 causes des problèmes de santé les plus graves à côté des maladies infectieuses et parasitaires.
D'autre part, les conditions d'hygiène défavorables sont souvent les causes de maladies ou de mauvaise santé. En 1990, dans la région du Quiché, on dénombre 87,4% de la population qui n'a pas accès à l'eau courante (sans parler d'eau potable) et 98,4% qui n'a pas de latrines en ciment. On estime que 65% des maisons possèdent des latrines constituées d'un simple trou dans le sol. De plus, l'accès aux soins de santé primaire est difficile voire impossible pour ces populations éloignées des centres urbains.
Et en ce qui concerne l'éducation et l'enseignement scolaire, la situation est plus que précaire. En 1990, on recensait 93% de la population analphabète et 97% des femmes analphabètes. Aujourd'hui, rien n'a changé ou si peu.
· L'alcoolisme
L'alcoolisme touche une part importante de la population. Sur les chemins et les rues du Quiché, il est très fréquent de rencontrer des hommes ivres (" bolos ") effondrés sur le sol. D'ailleurs, la nuit, de nombreux " bolos " complètement ivres sont allongés - ou plutôt effondrés - en plein milieu de la route. En général, l'alcoolisme touche surtout les hommes et les jeunes.
· Le mal de vivre
Les blessures de la guerre se font encore largement ressentir 7 ans après la déclaration de paix de 1996. Le Quiché est une région qui a particulièrement souffert du conflit. Il faut savoir que les indigènes étaient les principales victimes de la guerre et qu'ils constituent, dans la région, la majorité de la population. Il y a encore beaucoup de veuves, ce qui déséquilibre la vie familiale et ses ressources.
De plus, le contexte politique corrompu offre difficilement un quelconque espoir à une population désabusée.
Les nombreux conflits culturels sont aussi une des principales causes du mal de vivre des habitants du Quiché. Les Mayas ont derrière eux une histoire douloureuse et notamment marquée par 500 ans de colonisation et d'acculturation. La domination de la culture occidentale engendre de nombreux conflits identitaires chez les indigènes. Nous parlions plus haut d'un traumatisme, cela pourrait assez bien résumer la situation.
2. La situation sanitaire et les recours aux possibilités
de la médecine occidentale dans le Quiché.
Il est difficile d'obtenir des chiffres fiables mais nous savons que l'état
sanitaire général du Quiché est préoccupant. Pourtant,
le budget national consacré à la santé ne représente
que 8,6% du PNB. Quant au nombre de médecins ou personnel médical,
les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- 1 lit d'hôpital pour 1 950 habitants
- 1 médecin pour 12 587 habitants
- 1 infirmière pour 14 574 habitants
D'autre part, le prix d'un séjour en clinique ou à l'hôpital est exorbitant et donc inimaginable pour beaucoup de guatémaltèques.
Pour ce qui est des problèmes et maladies d'ordre mental, le désarroi est encore plus grand. Faire appel à un psychologue ? Mais comment ? Qui répond ou peut répondre aux problèmes de santé mentale actuellement dans cette région du Guatemala?
A Santa Cruz del Quiché, capitale du Quiché, nous n'avons trouvé qu'une seule psychologue pour tous les habitants de la région. Elle représente, pour ce qui est de la médecine occidentale, la seule personne spécialisée pour répondre aux problèmes de santé mentale dans la région. Mais il faut aussi sans doute prendre en compte le peu de demande de la part des habitants. Ce qui ne veut pas dire que ce type de problèmes de santé n'existe pas mais bien au contraire, qu'il n'est pas considéré comme une réelle maladie pour laquelle on fait appel à un médecin. En effet, la plupart des habitants de la région du Quiché et en particulier les indigènes refusent d'aller voir un médecin ou d'avoir à faire à la médecine occidentale.
L'exemple de Maria est significatif. Maria est enceinte. Elle est marié et a déjà 4 enfants. Elle est Maya et vit dans la campagne du Quiché près de la petite ville de Chinique. Lorsqu'elle s'est rendue compte qu'elle était enceinte, elle en était déjà au 4ème mois de sa grossesse donc la date de l'accouchement est assez vague. Le jour J, lorsque les contractions commencent, elle appelle la sage-femme traditionnelle Maya (comadrona) qui l'a suivie pendant sa grossesse. Celle-ci lui dit que son bébé se présente par le siège, l'accouchement sera donc difficile. Son mari lui propose alors de l'emmener à l'hôpital. Elle refuse, elle préfère accoucher à la maison. Les contractions sont de plus en plus rapprochées et lorsqu'enfin elle accepte de se rendre à l'hôpital, il est trop tard. " L'hôpital est à une heure de voiture de chez nous et si nous étions partis à ce moment-là, Maria aurait accouché dans la voiture. C'était trop risqué " nous confit son mari. Finalement Maria accouche chez elle mais le bébé est mort-né. Heureusement, il n'y aura pas de conséquences sur la santé de Maria mais elle s'est mise en danger. Si elle avait été à l'hôpital dès les premiers signes d'un accouchement difficile, les médecins auraient sûrement pu l'aider et peut-être pu sauver son bébé. Mais Maria avait peur de confier son bébé et son corps à des médecins qu'elle ne connaît pas. Elle ne voulait pas aller dans un endroit aussi froid et " déshumanisé " où l'on ne lui aurait rien expliqué. " Nous, les indigènes, et surtout les femmes, nous avons peur des hôpitaux. Nous avons peur d'attraper des maladies dans ces endroits où toutes les maladies sont réunies. Nous avons peur que les médecins fassent des expériences sur notre corps. "
Voilà pourquoi Maria n'a pas été à l'hôpital ce jour-là, voilà sûrement une des raisons pourquoi son bébé n'a pas pu être sauvé.
3. Les Ajqij'ab, ou thérapeutes traditionnels des problèmes
de santé mentale dans la culture Maya
Face aux problèmes sociaux et économiques de la prise en charge des soins et à cette méfiance envers le système occidental, une alternative existe pour les Mayas : faire appel aux Ajqij'ab (prononcé " arkhirhab ").
· Qu'est-ce qu'un Ajq'ij ?
Un Ajq'ij (prononcé " arkhir ") est un " tradipraticien " Maya (dans le langage barbare de ceux qui l'ont nommé ainsi en français). Littéralement, Ajq'ij signifie " représentant du Soleil sur la Terre. " Un peu comme un psychanalyste dont les méthodes se basent sur la culture Maya, il est le spécialiste de l'âme humaine et peut voyager dans le monde spirituel. Il représente la tradition et le savoir des ancêtres puisqu'il connaît les mythes, les " secrets " des plantes et de leurs utilisations. Il est donc à la fois médecin et prêtre de la religion Maya.
Les traditions et pratiques thérapeutiques qu'un Ajq'ij utilise se basent essentiellement sur un savoir astrologique et en particulier sur le calendrier Maya. Les Ajqij'ab utilisent les 20 sections et 13 articulations du corps humain auxquels ils associent les noms, numéros et signes des 20 jours du calendrier Maya (Cholq'ij). Pour cela, ils s'appuient sur les influences des astres et des planètes sur la nature. Ainsi, chacun des 20 jours du calendrier Maya représente une tendance basique humaine et chaque signe, un ensemble de caractéristiques de l'homme.
En général, on peut dire que le concept de santé est intégral
chez les indigènes Mayas. Il constitue tout un système cohérent
d'apprentissage où la santé est en relation étroite avec
l'environnement et le savoir curatif des plantes tel qu'il existe dans la culture.
On ne parlera donc pas de santé physique d'un côté et mentale
de l'autre, mais d'une santé totale où la spiritualité
est aussi importante que la biologie humaine. Les Ajqij'ab voient en la maladie
et la santé un réseau complexe où de nombreux facteurs
physiques, émotionnels et spirituels sont déterminants. Ils considèrent
que le remède le plus efficace consiste à utiliser simultanément
tous les moyens dont ils disposent pour soigner, y compris la prière.
Alors que les psychiatres traitent leurs patients en consultation privée
dans un hôpital, une clinique ou un centre spécialisé pour
personnes atteintes de maladie mentale, c'est-à-dire en hôpital
psychiatrique ou centres communautaires de santé mentale, les Ajqij'ab
reçoivent leurs patients dans des lieux sacrés dans les bois,
les forêts, les lacs, les cimetières ou calvaires et tout autre
lieu sacré de cérémonie.
· Traitement des maladies mentales par les Ajqij'ab
Pour traiter les patients atteints de dépression, de crises d'anxiété ou d'autres troubles de ce type, les Ajqij'ab utilisent la psychanalyse et la psychothérapie individuelle, mais aussi la thérapie de groupe ou de famille, à celui il faut ajouter les cérémonies et l'usage des plantes médicinales.
D'autre part, la psychanalyse en tant que traitement psycho-dynamique permet de découvrir les sources passées du conflit inconscient que subit le patient et de restructurer sa personnalité. Cela se passe la nuit, lors d'un " appel du feu " autrement dit, une cérémonie. Le patient raconte à l'Ajq'ij qui le guide et l'encourage, tout ce qui lui vient à l'esprit. Il raconte ses rêves, ses souvenirs ainsi que ses émotions et ses pensées. L'Ajq'ij, tout comme le ferait un psychanalyste, aide le patient à interpréter les associations d'idées et émotions qu'il exprime et le sens que cela peut avoir pour le patient lui-même. Ce type de traitement demande du temps et au moins 3 à 6 cessions sont nécessaires.
En général, les Ajqij'ab considèrent qu'il vaut mieux proposer un traitement mental puis un traitement physique à bases de plantes médicinales pour que cela soit plus efficace. Si les deux traitements ne sont pas combinés, le patient court le risque de n'être soigné que pour un temps. La maladie recommencera parce que la cause intérieure ou extérieure n'aura pas été traitée. Pour les Ajqij'ab, la maladie est un désordre causé par quelque chose à l'intérieur et qu'il faut donc faire sortir d'une manière ou d'une autre.
Cf. Apprentissage de la connaissance chez les Mayas Kiché
4. Entre psychothérapie occidentale et traitement traditionnel
Maya de la maladie mentale
· Cas d'étude
Emilio est un jeune homme Maya Quiché de 23 ans qui vit dans une municipalité du Quiché. Issu d'une famille de 12 enfants, il a grandi dans un contexte de pauvreté. Ses parents ne pouvaient pas toujours subvenir à ses besoins alimentaires.
Lorsqu'on écoute Emilio, on ressent sa tristesse due à son passé et sa peur face à l'avenir. Ses souffrances psychologiques sont faites de culpabilité et d'un doute obsessionnel constant. L'éducation qu'il a reçue semble l'avoir déstabilisé. Il nous raconte la pauvreté de son enfance et les conflits avec ses parents. Son père, fortement impliqué dans la religion catholique, a participé à l'époque de la guerre à l'interdiction des pratiques traditionnelles Mayas. Depuis quelques années, son frère aîné s'est tourné vers la culture traditionnelle : entre les deux, il ne parvient pas à faire son choix.
A la fin de son adolescence, Emilio a passé une partie de son temps
à traîner dans la rue et à boire. Aujourd'hui, il n'a plus
envie de travailler, il est découragé, il ne peut pas oublier
son passé. Il a du mal à comprendre qui il est et il ne sait plus
ce qu'il veut faire. Il est désorienté.
Pour résoudre ses problèmes, il se tourne vers deux types de thérapies
: la psychanalyse occidentale et les cérémonies magico-religieuses
Mayas. Se considérant victime d'un ensorcellement, il va demander aux
prêtres Mayas de rétablir l'ordre. D'un autre côté
il cherche un psychologue à qui confier ses doutes et son mal de vivre.
Finalement, et malheureusement, Emilio est un sujet représentatif des conflits culturels que subissent les indigènes Mayas du Guatemala. Il faut bien comprendre que ce n'est pas un cas isolé mais un exemple parmi beaucoup d'autres.
· Qu'est-ce qu'un conflit identitaire
?
Identité sociale et culturelle des Mayas Quichés
Le terme " culture " est un terme qui a une longue histoire derrière
lui. Le plus simple et important à retenir est sans doute qu'une culture
est composée de multiples aspects : langue, religion et spiritualité,
traditions, arts et coutumes (de l'architecture à la gastronomie, en
passant par l'apparence vestimentaire, l'agriculture, la musique et la danse)
Ainsi, l'identité culturelle pourrait être définie comme
les traits culturels d'un groupe humain, et pour un individu, le sentiment d'appartenance
à une certaine culture. Cela permet à chacun de se situer par
rapport aux autres et à tout le monde de situer l'autre dans l'univers
social.
On peut dire que les indigènes du Quiché se positionnent entre deux cultures : la culture Maya traditionnelle et la culture occidentale. D'une part, la culture Maya a plus ou moins perdu son " authenticité " en raison d'un contexte d'acculturation qui n'a jamais cessé depuis plusieurs siècles. D'autre part, la culture occidentale cherche à s'imposer que ce soit au niveau du mode de pensée, du mode de vie, de la religion Le rêve Américain et la vie occidentale telle qu'elle est visible à la télévision font espérer à certains de s'échapper un jour de la situation précaire dans laquelle ils vivent. Pourtant, cette qualité de vie dont ils rêvent n'est pas vraiment pour tout de suite. La situation actuelle du Guatemala en témoigne. Ils doivent donc se contenter de faire avec ce qu'ils ont pour un moment encore. Conserver la culture Maya répond bien à ce besoin. Les indigènes sont partagés entre leur identité indigène et la culture occidentale que l'on appelle aussi " moderne. " La religion est un exemple de ce déchirement identitaire. Parmi les indigènes, nombreux sont ceux qui sont chrétiens, c'est à dire catholiques ou évangélistes, mais ils sont minoritaires à se dire de religion Maya. Certains indigènes chrétiens prennent parfois la décision de se convertir à la religion Maya. C'est le côtoiement constant de ces deux cultures, qui va parfois poser problème à ces populations.
Il s'agit pour eux de travailler à concilier les deux, à les accepter et les intégrer dans la vie quotidienne, afin d'éviter un conflit identitaire. Ce genre de conflit se traduit souvent par des problèmes psychiques, et même physiques comme le cas d'Emilio nous le montre.
Aujourd'hui, et depuis très longtemps la culture Maya, comme beaucoup d'autres cultures hispaniques et indigènes, est menacée. Elle est menacée non seulement à cause de son manque de reconnaissance mais surtout par une volonté de la détruire, de la faire disparaître et donc de l'accuser de machiavélisme.
Les rumeurs et médisances à propos des indigènes sont monnaie courante au Guatemala. Ce que nous appellerions traditions et coutumes est alors considéré comme des murs et usages primitifs, malsains et parfois cruels.
Je me souviens d'une blague lancée par un ami guatémaltèque. " Tu sais, la cusha que tu as bue chez les Mayas, ils la font avec des excréments humains ! " La cusha, c'est l'alcool traditionnel des indiens Mayas. Elle est en effet généralement produite artisanalement par les Mayas eux-mêmes. Intriguée par cette blague, j'ai donc demandé à un ami Maya si cette histoire d'excréments humains était vraie. Il a ri et m'a répondue que c'était une rumeur très répandue qui vise à faire mal voir les pratiques indigènes.
Le temascal, sauna traditionnel Maya, est une autre pratique objet de médisance. Pendant la guerre civile, son usage était formellement interdit parce que considéré comme une pratique satanique, entre autre à cause de la fumée qui sort de ce petit abri sombre traditionnellement construit hors de l'habitat. A cette époque, de nombreux temascals sont détruits. Pour pouvoir continuer leur tradition, les Mayas construisent alors de nouveaux temascals dans leurs cuisines pour que l'on pense que la fumée est celle du four ou du feu de cuisson.
De même, les solutions utilisées pour purger les malades ont une mauvaise réputation. Les Ajqij'ab et Curanderos considèrent que ces boissons purgent la maladie en la faisant sortir du corps. Cette image correspond aux explications quoique simplistes de certains anthropologues qui décrivent la conception Maya de la maladie comme un esprit qui se trouve à l'intérieur du corps. Cette pratique a longtemps été considérée - et souvent encore aujourd'hui - comme de la sorcellerie. " Dans les récits et chroniques des voyages chez les indiens, les purgatifs sont décrits comme une coutume stupide des indigènes : boire une infusion et entrer dans le temascal pour se faire vomir, suer et déféquer. Aujourd'hui, cette fausse vision des pratiques Mayas est encore prédominante au Guatemala. Les indigènes Mayas, au contraire, ont recours à ces pratiques avec un sentiment autre : ils boivent des infusions de plantes et entrent dans le temascal pour évacuer les mauvais germes et laver les bronches et le système digestif. Ceux qui ne pratiquent pas cette coutume se voient obligés à un moment ou à un autre de prendre une forte dose d'antibiotiques, ce qui finalement est aussi mauvais pour l'organisme. Souvent, ce qui est considéré à première vue comme une intoxication, du point de vue des indigènes Mayas, est une désintoxication. Ainsi, les plantes amères sont par exemple utilisées comme purgatifs pour laver le corps avant de travailler sur le mental. Il n'est pas rare que lors de l'ingestion rituelle des plantes, le malade sente des nausées alors que lui viennent à l'esprit des images négatives de son passé. En vomissant, il se lave de ses péchés et se réconcilie avec ses expériences. On peut ainsi parler d'une psychanalyse botanique. " (Felipe Pol Morales)
Dans la société Guatémaltèque, les Ajq'ijab sont parfois clairement montrés du doigt comme des sorciers. Je me rappelle d'une conversion avec un guatémaltèque de 18 ans, étudiant à l'université de la capitale. Je lui demande s'il connaît un peu la médecine traditionnelle Maya. Il me répond : " Ah oui, la sorcellerie des indigènes ! " Ce simple exemple montre à quel point il est courant de faire référence aux pratiques des Mayas comme des pratiques occultes et parfois même malsaine.
Comme a pu exister la chasse aux sorcières dans l'histoire des Etats-Unis d'Amérique, on pourrait dire qu'il existe une sorte de chasse aux Ajqij'ab au Guatemala et cela dans le cadre plus large d'une " chasse à l'indigène ". Et ce n'est pas une histoire ancienne qui se serait terminée avec la fin de la guerre en 1996. Aujourd'hui encore, de nombreux Ajqij'ab se cachent et n'osent même pas dire qu'ils sont Ajq'ij. La règle est la méfiance, parce qu'ils savent qu'ils seront les premiers que le gouvernement et les autorités du pays iront chercher pour les accuser de toutes sortes de crimes. Pour ceux qui dirigent le pays et qui veulent se débarrasser des indigènes, les Ajqij'ab représentent la première cible parce qu'ils sont un des piliers de la culture et qu'ils sont au centre de la société Maya.
Références et documents qui
ont servi à l'élaboration de ce compte-rendu
Felipe Pol Morales, Médicos Descalzos, Bases y fundamentos
para la creación del Centro de Investigación y Estudios de Medicina
Tradicional (CIEMTRA), Chinique, Quiché, Guatemala, 2003, (document
et traduction personnels)
Jean-Pierre Nicolas, 1999, Les plantes médicinales des Maya K'iché du Guatemala, Ibis Press
Le site Internet de Médicos Descalzos et plus spécialement la page sur la santé mentale, [en ligne]
Apprentissage de la connaissance chez les Mayas Kiché
Extraits du document " Bases y fundamentos para la creación
del Centro
de Investigación y Estudios de Medicina Tradicional (CIEMTRA) "
par Felipe Pol Morales, Médicos Descalzos,
Chinique, Quiché, Guatemala.
Traduit par Anne-Sophie Gosselin
" La souffrance, la douleur, les tristesses et la pauvreté, sont
des processus par lequel un Ajq'ij* doit passer pendant ces années d'apprentissage.
Cela explique l'ascétisme auquel on soumet les initiés et qui
va les conduire à construire leur connaissance. Les jeûnes et la
consommation de plantes amères, l'abstinence sexuelle, les veilles interminables
durant lesquelles on ne doit pas dormir mais toujours se souvenir que la souffrance
est source de connaissance comme le disent les maîtres : " ce
que tu souffres est ce qui restera marqué et que tu n'oublieras jamais.
Aucune réalité de connaissance ne peut être apprise si elle
n'est incorporée dans l'expérience et le souvenir. "
Il existe trois manières d'accéder à la réalité : la Raison, la Mémoire et la Volonté. Pour les indigènes, les blancs, qui sont d'excellents connaisseurs de la réalité sensorielle, ont élaboré tout l'univers du réel en utilisant la raison. Mais en se basant sur la raison alimentée par les sens, l'homme ne peut seulement approcher qu'une portion de la réalité. Les indigènes disent alors qu'une partie de la réalité reste complètement occultée, celle à laquelle on ne peut accéder que par la Mémoire et la Volonté.
Apparemment toutes les réalités apprises au travers de l'expérience produisent de la connaissance. Selon la vision indigène, si la raison que nous utilisons pour transformer le monde ne se base pas sur la mémoire, elle pourrait donner lieu à long terme à une perception distordue de la réalité. C'est pour cela que les indigènes cherchent à utiliser les autres qualités de l'être humain pour apprendre la réalité.
La troisième manière d'approcher la réalité est la volonté. Différente de la liberté de choisir, la volonté consiste à faire fonctionner quelque chose dans l'organisme pour être au-dessus des circonstances. Par exemple, pour prendre une substance amère, il faut la force de la volonté. Par exemple, quand quelqu'un prend une plante amère pour la mastiquer, au début il va vomir mais s'il persiste à la mastiquer, l'effet peut changer et devenir diurétique.
Pour les indigènes conscients de ce fait, chacune des trois manières d'accéder à la réalité possède un espace à l'intérieur du corps humain. Les plantes, par exemple, fortifie un espace organique de la volonté qui pourrait être le foie, l'espace géographique corporel de la volonté que les hindous appellent l'espace solaire et qui correspond à " Uk´ux Qapam " et " Uk´ux Qanima " (Cur, Foie et Estomac) dans la tradition Maya Kiché. "
* Un Ajq'ij (prononcé " arkhir ") est un tradipraticien (dans le langage barbare de ceux qui l'ont nommé ainsi en français). Il est à la fois médecin et prêtre de la religion Maya. Il est le spécialiste de l'âme humaine et peut voyager dans le monde spirituel. Il est un peu comme un psychanalyste dont les méthodes reflètent son identité et sa culture Maya. Il représente la tradition et le savoir des ancêtres puisqu'il connaît les mythes, les " secrets " des plantes et de leurs utilisations.